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Les tourbillons de la vie par Edel Maex
13 MARS 2018

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"La pleine conscience est souvent présentée comme une forme améliorée de relaxation. Si c’est cela que vous en attendez, vous pourriez sérieusement être déçu."

‘Tu vois bien, avec moi, ça ne marche pas’. La relaxation est une bonne chose. Si vous parvenez à vous détendre, cela vous fera sûrement le plus grand bien. Mais la pleine conscience est autre chose. Si pendant un exercice de relaxation, une personne n’éprouve que de l’angoisse, elle pensera ‘Ouille, ça ne marche pas.’ Dans la pleine conscience aussi, vous pouvez ressentir de la sérénité et c’est ok. Mais si en pleine conscience, vous êtes confronté à de l’angoisse, nous dirons ‘Parfait, intéressant.’

Cette angoisse vous habite probablement jour et nuit. Mais l’exercice de pleine conscience vous la passe au microscope. C’est la raison de cet exercice.


Plutôt que de nous laisser aveuglément entraîner par l’angoisse, nous apprenons à nous familiariser à l’effet qu’a l’angoisse sur nous, dans notre esprit et dans notre corps. Et nous apprenons également à regagner notre liberté chaque fois que l’angoisse nous submerge. En étant mieux familiarisé à l’angoisse, nous remarquons aussi plus rapidement comment elle grandit un peu à la fois au cours de la journée et nous pouvons ainsi intervenir plus vite.

Edel Maex publie régulièrement de très beaux textes sur son blog. Grâce à l'aide généreuse de bénévoles, nous avons entrepris de les traduire en français afin d'en faire profiter un plus grand nombre. Merci à Lydwine qui a traduit ce billet.

 


Les tourbillons de la vie par Edel Maex
14 FéVRIER 2018

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‘Comment puis-je arrêter de penser ?’. Ce n’est pas possible. Si ce n’est en faisant appel à un anesthésiste.

 

 

Après l'atelier sur la méditation et la compassion que notre généreux Edel Maex nous a proposé avec toute la simplicité et la profondeur que nous lui connaissons, voici un billet traduit de son blog par Lydwine, une de nos bénévoles.  Merci à elle.  

 

Votre esprit est le reflet de votre vie. C’est son rôle. La seule façon de rendre votre esprit plus tranquille est de vivre plus tranquillement.

Vous pouvez également essayer de distraire vos pensées en vous concentrant sur autre chose. Si cela fonctionne, certaines pensées disparaîtront pour un moment. Mais ne pas penser un moment à quelque chose ne signifie pas que cette chose a réellement disparu. En pleine conscience, nous n’écartons pas certaines pensées. La pleine conscience est juste l’inverse. Nous allons regarder comment les pensées se produisent. Parfois, elles passent à toute vitesse, parfois elles s’immiscent difficilement en nous. Nous restons présents. Nous les voyons se produire sans rien contenir, sans nous laisser entraîner par elles. 


Les tourbillons de la vie par Edel Maex
02 JANVIER 2018

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"La pleine conscience, ce n’est pas apprendre à être tranquille, c’est rendre visible et devenir conscient. "

Edel Maex publie régulièrement de très beaux textes sur son blog. Grâce à l'aide généreuse de bénévoles, nous avons entrepris de les traduire en français afin d'en faire profiter un plus grand nombre. Merci à Lydwine qui a traduit ce billet.

 

Tout ce que l’on trouve sur l’Internet au sujet de la respiration en pleine conscience est alarmant. C’est cela qui donne son image nébuleuse à la pleine conscience.

Vous pouvez y lire : ‘Respirez tranquillement’. La respiration est un instrument sensitif qui nous informe immédiatement sur notre état. Si vous la dirigez en respirant plus rapidement par exemple, vous perdez votre instrument. Quand nous pratiquons la pleine conscience, nous ne vous demandons donc pas de respirer tranquillement mais de suivre la respiration, comme elle se produit naturellement, tranquillement ou non, d’une manière régulière ou non.
Ou encore : ‘En vous concentrant sur votre respiration, vous n’accordez pas d’attention aux pensées qui peuvent vous distraire’. Nous ne suivons pas la respiration pour nous distraire de nos pensées. Nous ne suivons pas la respiration parce que cela peut nous aider à rester concentrés. C’est justement parce que cela ne fonctionne pas que ce qui nous distrait et ce qui nous préoccupe devient visible.
La pleine conscience, ce n’est pas apprendre à être tranquille, c’est rendre visible et devenir conscient. 


Les tourbillons de la vie par Edel Maex
31 OCTOBRE 2017

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"Nous recherchons les effets de la méditation dans les scans du cerveau. Mais il ne s’agit pas en premier lieu de cultiver notre esprit mais plutôt notre coeur. Sur notre coussin de méditation nous découvrons le trouble, la convoitise et l’aversion dans notre coeur. Et dessous se cachent l’amour, la compassion, la gratitude et la volonté de regarder. Ce que nous cultivons, c’est la manière d’appréhender; ce que nous cultivons, c’est ‘porter les choses dans notre coeur’. Ce que nous cultivons, ce n’est plus ‘le coeur de pierre’ mais la présence à coeur ouvert."

Edel Maex publie régulièrement de très beaux textes sur son blog. Grâce à l'aide généreuse de bénévoles, nous avons entrepris de les traduire en français afin d'en faire profiter un plus grand nombre. Merci à Anne-Marie qui a traduit ce billet.



Comment définirait-on le bouddhisme? Comme une religion, une philosophie ou plutôt comme de la psychologie? Les points de vue à cet égard divergent. Le bouddhisme est né dans une culture où les concepts de religion, de philosophie et de psychologie étaient inconnus. Lui donner une place dans l’une de ces catégories si typiquement occidentales relève donc de l’improbable.

Ce que nous appelons bouddhisme est un amalgame hétérogène dont certains éléments pourraient prendre place sous le dénominateur de religion. D’autres éléments se rattachent à la philosophie tandis que d’autres encore s’apparentent à la psychologie. Ajoutons que certaines caractéristiques font penser au chamanisme, voire à la magie et à la superstition, du moins à nos yeux.

Sommes-nous obligés de considérer le bouddhisme comme un tout ou pouvons-nous en retirer des éléments et en laisser d’autres de côté? Vouloir prendre le tout, c’est plus que nos mains peuvent contenir, fussent-elles grandes. Chaque tradition bouddhiste a posé ses choix spécifiques.

En visitant la belle exposition sur le Sarvavid Vairochana au MAS à Anvers, on pourrait s’imaginer que le bouddhisme est quelque chose de très compliqué, une sorte de sport de haut niveau pour le cerveau. Mais on peut faire nettement plus simple. Ce verset du Dhammapada exprime à mes yeux la simplicité du dharma:

Ne pas faire le mal,

accomplir ce qui est bien,

cultiver son coeur :

c'est là tout l'enseignement de l'Eveillé.

(Dhp 183)

La traduction de ce verset n’est pas chose aisée. Pour les personnes intéressées, j’ajoute un lien vers une analyse du verset original en Pali.

La première ligne ‘Ne pas faire le mal’ peut se lire comme un résumé des préceptes: ne pas tuer, ne pas voler, ne pas avoir une mauvaise conduite sexuelle, ne pas avoir de mauvaises paroles et ne pas consommer de drogues.

Ceci rappellera à certains les dix commandements. Si le contenu est similaire, le cadre est totalement différent. Si l’on ment dans le contexte chrétien, on commet un péché parce qu’on s’oppose à la volonté de Dieu. Si l’on ment dans le contexte bouddhique, on commet une bêtise car on provoque une souffrance.

Damien Keown dans son ouvrage sur l’éthique bouddhique s’étonne que le bouddhisme ne connaisse  pas d’éthique. Il signifie par là que le bouddhisme n’a jamais produit une tradition d’analyse philosophique des normes morales. Mais est-ce vraiment étonnant? Le bouddhisme ne se laisse pas enfermer dans des concepts occidentaux.

La conception de l’éthique dans le bouddhisme semble plutôt psychologique que philosophique. Les cinq silas ou préceptes sont les contours qu’il vaut mieux ne pas dépasser si l’on ne veut pas provoquer de souffrances.

Pourquoi les gens ne s’en tiennent-ils pas aux contours? En premier lieu par ignorance. Notre ignorance nous fait nous cramponner à la convoitise et à l’aversion. C’est ce qui nous précipite dans les problèmes.

La deuxième ligne ‘Accomplir ce qui est bien’ est considérée dans de nombreuses traductions comme le reflet de la première ligne. Ne pas faire le mal s’oppose à faire le bien. Prise comme telle, cette ligne n’ajouterait rien. On rencontre souvent ce genre de reflets dans le Palicanon, y compris dans le Dhammapada. Mais quand on lit ce verset en Pali, on s’aperçoit qu’il s’agit d’autre chose. Le choix des mots dans les deux versets est différent. Le ‘faire’ de la deuxième ligne implique bien plus un ciblage que le ‘pas faire’ de la première ligne. Et le mot ‘kusala’ que je traduis ici par ‘ce qui est bien’, ce n’est pas simplement ‘le bien’ opposé au ‘mal’. On s’est posé assez bien de questions quant au contenu précis de ‘kusala’. Le mot contient une intention et la capacité de réaliser cette intention. D’où la traduction: ‘ce qui est bien’.

Mais que s’agit-il de réaliser? Certains ont la croyance que l’objectif du bouddhisme est de ne pas renaître. C’est une option, mais c’est aussi réduire le bouddhisme à une superstition comme une autre. D’autres pensent qu’il s’agit d’atteindre un ici et maintenant intemporel et incommensurable, le nirvana. Cela me semble relever de l’égoïsme le plus pur. Alors que la première ligne du verset indique les contours qu’il vaut mieux ne pas transgresser, cette deuxième ligne concerne à mon avis ce que nous pouvons faire à l’intérieur de ces limites.

Qu’est-ce qui est bénéfique? Ne pas provoquer de souffrances, cela veut-il dire que nous ne pouvons incarcérer un malfaiteur parce que nous nous interdisons de faire souffrir cette personne? On me pose souvent des questions telles que ‘la compassion signifie-t-elle que je dois supporter toutes les humiliations que m’inflige ma belle-mère?’ Être humilié, est-ce bénéfique? Pour soi, pour la personne qu’on humilie? Il est probable que non.

Keown a raison quand il dit que le bouddhisme n’offre pas de réponse contrastée. Notre comportement a le plus de chances d’être bénéfique s’il est issu de l’amour, de la compassion, de la joie partagée et de la spontanéité sans préjugés. Mais la question demeure ouverte. Et c’est tant mieux: la question reste ouverte et peut être évaluée sans cesse.

La troisième ligne ‘cultiver son coeur’ est souvent traduite par ‘purifier son esprit’. Je préfère le mot ‘cultiver’ parce que ‘purifier’ a trop d’autres connotations. Le mot ‘citta’ en Pali signifie en premier lieu ‘coeur’ comme dans ‘y mettre tout son coeur’ ou ‘porter dans son coeur’.

Le bouddhisme est trop souvent considéré comme quelque chose de mental. Dans les peintures de l’exposition au MAS, on voit que les phylactères qui représentent la méditation de Vairochana surgissent généralement du coeur.

Nous recherchons les effets de la méditation dans les scans du cerveau. Mais il ne s’agit pas en premier lieu de cultiver notre esprit mais plutôt notre coeur.

Sur notre coussin de méditation nous découvrons le trouble, la convoitise et l’aversion dans notre coeur. Et dessous se cachent l’amour, la compassion, la gratitude et la volonté de regarder. Ce que nous cultivons, c’est la manière d’appréhender; ce que nous cultivons, c’est ‘porter les choses dans notre coeur’. Ce que nous cultivons, ce n’est plus ‘le coeur de pierre’ mais la présence à coeur ouvert.

Nous apprenons aussi à vivre avec la douleur dans le coeur car quand nous ouvrons notre coeur et regardons sans préjugés, nous sommes davantage conscients de la douleur. Et nous apprenons à vivre avec l’ignorance et avec la question infiniment ouverte qui doit se poser constamment: ‘qu’est-ce qui est bénéfique?’ C’est la question à laquelle la réponse ne sera jamais définitive.

La quatrième ligne dit ‘C’est là tout l’enseignement de l’Eveillé’. ‘Enseignement’ est ici la traduction du mot Pali ‘sassana’. C’est également le mot que le thaïlandais a emprunté au Pali pour traduire le concept occidental de ‘religion’. C’est la raison pour laquelle cette ligne est souvent interprétée comme: ‘c’est l’enseignement du bouddhisme’.

On traduit souvent ‘les Eveillés’ par ‘Les Bouddhas’. En Pali, en effet, on utilise le mot bouddha. Il s’ensuit toujours une discussion: pourquoi ‘bouddha’ est-il mentionné au pluriel? Le bouddhisme le plus ancien ne connaissait qu’un seul Bouddha, et non pas un panthéon de bouddhas, comme dans le mahayana et le vajrayana.

On peut se poser sérieusement la question de savoir si dans cette ligne, il s’agit de Bouddha ou de bouddhisme. Dans le Palicanon, le Bouddha est rarement appelé Bouddha. Quand on parle de lui, il est le plus souvent question de Bhagava. On s’adresse à lui en disant Bhante, comme l’on fait pour s’adresser respectueusement à un moine. Il se réfère à lui-même par le nom de Tathāgata. Ce n’est que  dans des textes tels que le Lotus Sutra apparus plusieurs siècles plus tard qu’il est systématiquement question de Bouddha.

Le mot bouddha dans ce texte est peut-être tout simplement une forme verbale: le participe passé du mot Pali ‘éveiller’. Dans ce cas, le pluriel n’est pas un problème. Il y en a plusieurs. La ligne concerne ce que nous pouvons apprendre de ceux qui sont éveillés.

De quoi nous éveillons-nous? Nous nous éveillons d’une brume, de l’engourdissement de l’ignorance, du trouble qui nous fait nous cramponner à la convoitise et à l’aversion et qui nous cause toujours des problèmes.

L’éveil, c’est le revirement que nous opérons dès que nous réalisons que nous n’y arriverons pas avec simplement la convoitise et l’aversion. C’est le choix de l’amour, de la compassion, de la joie partagée et de la spontanéité. L’éveil est un projet pour toute une vie. Dans le Palicanon on peut lire comment Mara tente constamment de séduire le Bouddha. Et comment il doit à chaque fois déchiffrer son jeu. Lui aussi cultive son coeur sans cesse.

Il est faux de croire que cultiver son esprit nous apportera la lumière. C’est l’inverse. L’éveil nous amène à cultiver notre coeur. C’est ce que nous apprennent ceux qui sont éveillés.

 


Les tourbillons de la vie par Edel Maex
04 AVRIL 2016

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"Le droit d’exister est le point de départ pour tout. C’est reconnaître l’existence d’une personne en tant que personne. Non pas parce que cela m’arrange, ni parce que cette personne satisfait mes espérances, mais parce qu’elle est là. (...) Depuis ce droit d’existence intangible, depuis ce lieu dont je ne peux être délogé, et vous non plus d’ailleurs, je peux reprendre pied dans le monde, agir, trébucher, rencontrer la beauté humaine, être profondément blessé, et surtout vivre, vivre intensément avec tout ce que cela implique, le beau et le laid, la joie et le tragique de ce qu’est l’essence même de l’humain. ."

Edel Maex publie régulièrement de très beaux textes sur son blog. Grâce à l'aide généreuse de bénévoles, nous avons entrepris de les traduire en français afin d'en faire profiter un plus grand nombre. Merci à Anne-Marie qui a traduit ce billet.

Dans notre groupe zen, nous avons l’habitude de nous incliner, d’abord vers nos coussins, puis vers chacun d’entre nous, et ensuite d’aller nous asseoir. C’est un rituel simple. Les nouveaux arrivants sont souvent surpris et nous demandent la signification de ce rituel. Une des caractéristiques du bouddhisme est la signification, le sens donné à chaque rituel. Nous n’accomplissons pas ces gestes par habitude ou pour nous plier à une convenance.
Pour les Occidentaux modernes que nous sommes, s’incliner est difficile. C’est comme s’il fallait se soumettre à une haute autorité. Mais on peut s’incliner devant et s’incliner vers. Alors que s’incliner devant est un signe de soumission, s’incliner vers est un geste de respect, de reconnaissance. Dans notre groupe zen, nous faisons uniquement des inclinaisons vers. Si je m’incline vers mon coussin, je me donne à moi-même le droit d’exister. En nous inclinant les uns vers les autres, nous reconnaissons réciproquement notre droit d’existence.

Le droit d’exister est le point de départ pour tout. C’est reconnaître l’existence d’une personne en tant que personne. Non pas parce que cela m’arrange, ni parce que cette personne satisfait mes espérances, mais parce qu’elle est là. Par le salut à notre propre place et aux personnes présentes, nous exprimons cela délibérément. Après la méditation, nous récitons ou chantons: « Les êtres vivants sont innombrables mais je fais le vœu de tous les libérer ». La première chose dont je dois délivrer les autres (et moi-même), c’est l’exigence de répondre à mon plan, à mon besoin. Libérer l’autre, c’est avant tout reconnaître l’autre comme autre.

C’est une illusion de penser qu’un autre, ou moi-même, pourrait répondre à mes espérances. Non pas à cause de l’imperfection de l’autre ou de moi-même, mais bien parce que mes désirs sont  sans fin. L’autre ne remplira jamais ce grand vide en moi, ce puits sans fond, ce manque infini. C’est pour cela que les relations se brisent. Nous espérons que l’autre nous rendra heureux. Parfois, on se le promet l’un à l’autre. Mais cela n’arrivera jamais. Vivre ensemble, ce n’est possible qu’à la condition que l’autre puisse être autre et reconnu comme tel. C’est très fragile. Il suffit d’un qui ne s’y tienne pas, et on se sent étranger chez soi.

Dans le groupe aussi: il suffit d’un qui réclame toute l’attention sans avoir d’attention pour les autres, et il n’y a alors plus d’espace pour la vulnérabilité. Dans la vie en société également: il suffit d’une personne en possession d’une arme et c’en est fini de la sécurité dans les rues. Nous sommes dépendants les uns des autres.

Nous pourrions considérer que tout ce que nous affirmons ici à propos du droit d’existence relève du monde des chimères et nous promener tous, au propre ou au figuré, avec des armes. Nous vivrions alors dans une guerre perpétuelle. Ou nous pourrions, peut-être contre toute évidence, recommencer toujours, échouer, et à nouveau se donner une chance. C’est ce que nous exprimons  par le geste rituel du salut. Chaque fois. Et c’est pourquoi nous disons : « Je promets de tous les libérer. » C’est un choix.

Ensuite nous nous asseyons sur notre coussin et nous donnons le droit d’être à tout ce qui advient, à nos pensées, nos émotions, notre corps. Rien n’est exclu. Cela englobe aussi l’image que nous avons de nous-mêmes, l’image que nous avons des autres, les attentes que nous avons envers nous-mêmes et envers les autres. Si tout a le droit d’exister, aucune de ces sensations n’est exclue. Nous donnons le droit d’exister, mais pas le droit d’exclusivité. Nous ne nous y identifions pas.

Selon certaines traditions bouddhistes, la reconnaissance de soi constitue un tabou intégral. Le soi, l’ego sont considérés comme un obstacle sur le chemin vers l’illumination; la soumission radicale au professeur, telle est la voie vers la libération de soi, et la mort de l’ego le but de la pratique. Là, on s’incline à nouveau devant. A mes yeux, c’est une forme de violence. Notre ego aussi a le droit d’exister, simplement exister, sans exclusivité.

Je ne peux être pour les autres que ce que je suis pour moi-même. Je ne peux reconnaître l’existence de l’autre que si je reconnais d’abord ma propre existence. Selon mon expérience personnelle, la plus grande difficulté à cet égard est le chagrin de ne pas s’accepter soi-même. M’accepter tel que je suis signifie aussi accepter ma tristesse et ma douleur. Parfois cela devient tellement envahissant que l’on s’isole. C’est ce que j’ai ressenti dans ma vie et c’est ce que je vois souvent chez les autres. Dans ma crispation à garder le chagrin à distance, j’étais devenu dur et impitoyable tant pour moi que pour mon entourage. Ce n’est qu’en apprenant à méditer que j’en ai pris conscience, ce qui a rétabli le flux. Ceci ne peut s’opérer qu’au moyen d’une compassion sans borne.

Depuis ce droit d’existence intangible, depuis ce lieu dont je ne peux être délogé, et vous non plus d’ailleurs, je peux reprendre pied dans le monde, agir, trébucher, rencontrer la beauté humaine, être profondément blessé, et surtout vivre, vivre intensément avec tout ce que cela implique, le beau et le laid, la joie et le tragique de ce qu’est l’essence même de l’humain. C’est pour cette raison que dans notre groupe nous avons l’habitude de ne pas nous incliner en quittant le zendo : nous ne partons pas, nous n’abandonnons rien derrière nous.

 


Les tourbillons de la vie par Edel Maex
11 FéVRIER 2016

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"Cette capacité à rester présent sans détourner le regard et sans se perdre, (...) c’est ce que nous exerçons quand nous pratiquons la méditation : se calmer, ouvrir notre esprit et notre cœur et rester présent. C’est pour cela que la compassion commence par nous-même. Notre coussin de méditation est l’endroit par excellence pour la compassion.
Savez-vous vous asseoir avec votre chagrin, ouvrir votre esprit et votre cœur et rester présent ? Avant de commencer à méditer, c’était impensable pour moi. J’ai du l’apprendre en étant assis sur mon coussin."


Edel Maex publie régulièrement de très beaux textes sur son blog. Grâce à l'aide généreuse de bénévoles, nous avons entrepris de les traduire en français afin d'en faire profiter un plus grand nombre. Merci à Marthe qui a traduit ce billet.

Nous vous rappelons qu'Edel sera en conférence gratuite avec Emergences à la Foire du Livre de Bruxelles le dimanche 21 février à 15h, présenté par notre ami Ozan. Inscriptions ici.


Le psychologue Paul Bloom est en train d’écrire un livre sur l’empathie. Il en parle beaucoup dans ses interviews sur YouTube : il est contre. Il dit certainement des choses intelligentes, mais je trouve un peu dommage de vouloir absolument attirer l’attention sur un mot en l’utilisant autrement que dans son sens courant. Quand le président Obama parle d’ « empathy deficit », il parle d’autre chose.
Bloom a cependant raison, dans le sens où le concept d’empathie comme utilisé habituellement dans les recherches scientifiques actuelles concerne trois définitions : savoir ce que quelqu’un ressent, se sentir de la même manière qu’une autre personne, et avoir des sentiments pour cette personne. Tania Singer, chercheuse elle aussi, a démontré que ces définitions impliquaient trois circuits différents dans le cerveau.
La première définition, savoir ce que quelqu’un ressent, fait partie de ce qui est appelé maintenant « theory of mind ». C’est une capacité à voir la perspective de l’autre et de se rendre compte que l’autre a d’autres sentiments, pensées et besoins que vous. Certaines personnes souffrant d’autisme obtiennent des résultats très bas pour cette aptitude alors que les psychopathes sont très bons. Il est fréquent que la communication se passe mal, justement à cause de la non-reconnaissance de ce qui est « autre » chez l’autre. A ce sujet, un simple « comment cela se passe-t-il pour toi ? » peut faire des miracles.
En psychologie, on n’utilise le terme empathie que pour la deuxième définition. Si des cobayes voient une vidéo dans laquelle quelqu’un se pique avec une aiguille, ils ressentent la piqûre dans leur propre main. Il s’agit littéralement de « ressentir comme ». Pour éviter tout malentendu, j’utiliserai ensuite le terme « ressentir comme » et non empathie.
D’après Paul Bloom, le « ressentir comme » n’apporte que des problèmes. Nous serions de meilleures personnes sans cela. Il prétend que nous nous comportons de manière plus éthique quand nous nous basons sur la rationalité plutôt que sur nos sensations. Cela manque de profondeur à mes yeux. Le fait est que nous avons des émotions. C’est comme dire que les gens feraient mieux de ne pas tomber amoureux et de choisir leurs partenaire sur base d’arguments rationnels. Je ne pense pas qu’on puisse en faire un livre, même si personne ne niera que le fait d’être amoureux mène souvent à des problèmes.
Le « ressentir comme » n’est pas la compassion. Pas qu’il n’y ait pas de « ressentir comme » dans la compassion, mais parce que, dans la compassion, l’accent se déplace de « ressentir comme » vers « ressentir pour ».
Le « ressentir comme » n’amène pas toujours de la compassion ou une plus grande implication. Au contraire, c’est souvent la raison pour laquelle les gens abandonnent. Les gens qui ont subi quelque chose de grave perdent, à leur grand affolement, une grande partie de leur cercle d’amis. « C’est dans le besoin qu’on reconnaît ses amis ». Les gens qui abandonnent ne sont pas de dangereux psychopathes. Au contraire, c’est justement parce qu’ils « ressentent comme » qu’ils abandonnent, parce qu’ils ne savent que faire de ce « ressentir comme ». Nous n’avons pas beaucoup de bon sens quand il s’agit de gérer la douleur. Nous essayons souvent de repousser le chagrin et celui des autres est justement beaucoup plus facile à éviter que le nôtre.
Inversement, le «ressentir comme » peut nous amener des problèmes, si nous ne gérons pas notre propre douleur. Les images horribles des guerres et de la violence, des arrivées massives de réfugiés ne nous laissent pas de glace. Nous sommes touchés. J’entends autour de moi que cela empêche beaucoup de gens de dormir.
Une source très connue de burn-out chez les professionnels de la relation d'aide est ce qu’on appelle la fatigue de la compassion. Que faire de toute cette souffrance humaine qu’on doit gérer tous les jours en tant que soignant ? Et à l’inverse, quel est l’intérêt d’avoir un thérapeute en larmes et inconsolable en entendant votre histoire ? Ce terme est clairement mal choisi : ce n’est pas à cause de la compassion que l'on s’écroule, mais à cause de notre « ressentir comme », que nous ne savons pas comment utiliser. A présent, on commence d’ailleurs à entendre "fatigue de l'empathie".
Un autre aspect problématique du “ressentir comme” est qu’il est particulièrement sélectif. Si un cobaye voit une vidéo d’une main qui se fait piquer par une aiguille, il ressent de la douleur. Mais il la ressent moins fort si la main est noire et que lui-même est blanc et inversément. Dans une autre étude sur le même sujet, il est apparu que les supporters de football « ressentent » plus fort quand il s’agit des supporters de leur propre club que ceux des adversaires.
Confucius disait déjà que entre les 4 mers, tous les hommes sont frères. Un vœu pieu qui n’est toujours pas devenu réalité, vingt-cinq siècles plus tard. C’est propre aux hommes de se comporter différemment selon le groupe d'appartenance. Et c’est comme ça que des personnes adorables peuvent être très cruels dans le même temps. Comment est-ce possible qu’un commandant de camp de concentration soit en même temps un gentil papa pour ses enfants ? Dès que nous cessons de voir l’autre comme un être humain, notre « ressentir comme » s’arrête.
Le « ressentir comme » est un sentiment avec lequel nous sommes souvent, et de manière très consciente, manipulés. La valeur-« entertainment » de la photo de l’enfant mort rejeté par la mer est gigantesque. Personne ne parle des autres enfants morts. Les organisations qui font de la récolte de fonds savent très bien jouer avec notre « ressentir comme ». Nous sommes aussi manipulés par le monde politique. Nous ne pouvons pas savoir quelle information nous est présentée de manière sélective et ce qui nous est caché. De cette manière, on nous manipule imperceptiblement à « ressentir comme » un groupe et à voir les autres comme s’ils n’étaient pas humains.
Puis-je éteindre ma TV alors, ou dois-je continuer à regarder ? Et pourquoi continuons nous à regarder ces images horribles ? Qui aidez-vous en restant éveillé ? Paul Bloom plaide pour un « altruisme effectif » qui ne se base pas sur le « ressentir comme » mais sur la pensée rationnelle basée sur une information correcte. Souvent, les gens se sentent coupables de détourner le regard. Ou indignés moralement si quelqu’un leur dit que c’est OK d’éteindre la TV. C’est aussi sur cela que les médias jouent sans pitié, sur ce sentiment de culpabilité qui est enraciné dans une grande méfiance, au plus profond de nous et dans la notion d’un égo qui est, par nature, immoral. Cette vision de l’égo n’a rien à voir avec le bouddhisme. Elle est entrée insidieusement dans le bouddhisme quand le christianisme est arrivé en Occident. En ce qui me concerne, cette vision n’est pas non plus inhérente au christianisme, mais elle a fini par y être très fort associée. Si on est sans pitié avec soi-même, le « aime les autres comme toi-même » devient un appel à la violence.
C’est probablement aussi une des raisons pour laquelle il manque un bon mot pour « compassion » dans notre langue. Le Dalai Lama fut très étonné, lorsque, après une confusion de langage complète, il apparut que le mot « compassion » en anglais ne portait que sur les autres et pas sur soi-même.
Dans le bouddhisme, on utilise le terme karuna. Karuna n’existe pas en soi, mais est un des 4 brahmaviharas. Lors que les brahmanes demandèrent à Bouddha quel était le chemin vers une réunion avec les dieux (brahma), il leur conseilla, pragmatique comme il était, de ne pas chercher trop loin et de la réaliser tout de suite en résidant (vihara) dans l’amour, la compassion, la joie et la franchise (metta, karuna, mudita, upekkha).
En dépit de notre manque de confiance en nous, metta et karuna font partie de nos sentiments les plus naturels. Metta est le fait de souhaiter le bien à quelqu’un. C’est le désir que ça aille bien, que quelqu’un soit heureux. Karuna, c’est notre gestion de sa souffrance, c’est le désir que la souffrance cesse. Contrairement au « ressentir comme », il y a, dans metta et karuna, une intention claire. Mudita signifie que nous continuons à voir la beauté et la bonté dans le monde et que nous continuons à l’apprécier. Cela empêche l’aigreur et la rancœur que nous pouvons accumuler, quand nous sommes confrontés à autant de souffrance.
Mais comment pouvons nous y arriver ? Etre au milieu du monde avec de la bonne volonté, en étant compassionnés, sans perdre des yeux ce qui est beau, sans abandonner ni sombrer ? Que Paul Bloom le veuille ou non, nous « ressentons avec ». Et comment pouvons-nous gérer ce « ressentir avec » ?
Upekka est la capacité à rester présent sans détourner le regard et sans se perdre. C’est un compromis entre nier et être entraîné. C’est ce que nous exerçons quand nous pratiquons la méditation : se calmer, ouvrir notre esprit et notre cœur et rester présent. C’est pour cela que la compassion commence par nous-même. Notre coussin de méditation est l’endroit par excellence pour la compassion. Savez-vous vous asseoir avec votre chagrin, ouvrir votre esprit et votre cœur et rester présent ? Avant de commencer à méditer, c’était impensable pour moi. J’ai du l’apprendre en étant assis sur mon coussin.
C’est seulement à ce moment qu’a commencé à apparaître la signification d’être présent pour le chagrin d’un autre. La compassion n’est pas optionnelle. Elle appelle à la présence et à l’action. Contrairement à un “ressentir comme” passif, la compassion est un élan actif. Finalement, peut-être que « l’altruisme effectif » de Paul Bloom n’est pas une si mauvaise idée...

 


Les tourbillons de la vie par Edel Maex
10 JANVIER 2016

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"La tension que nous ressentons comme un manque ne passera jamais pour la simple raison qu’elle est l’énergie qui nous fait vivre. Il ne faut pas chercher à l’escamoter. (...) Quand on cesse de tenter de faire disparaître cette tension par tous les moyens, autre chose surgit. C’est une tension qui nous donne l’énergie et le courage de nous asseoir et de regarder, de faire une place pour ce qui advient, au lieu de balayer nos tracas sous le tapis. Elle nous donne le courage de ne pas accumuler mais de partager notre abondance. Qu’y a-t-il de plus beau que de partager ce que l’on a de plus beau ? C’est une joie qui ne disparaît jamais."

Edel Maex publie régulièrement de très beaux textes sur son blog. Grâce à l'aide généreuse de bénévoles, nous avons entrepris de les traduire en français afin d'en faire profiter un plus grand nombre.
Merci à Annemarie qui a traduit ce billet, dont le sujet résonne particulièrement en cette période de bouleversements...
 

(...) Je me souviens d’un patient cancéreux qui avait lutté pour sa vie avec succès. Après un long traitement dangereux, il avait été déclaré guéri par ses médecins. Chacun s’attendait à le voir fou de joie. Et il le fut, mais pas très longtemps. Au bout d’une semaine, il remarqua qu’il était à nouveau agacé par ce muret que son voisin avait construit et qui mesurait 20 cm de trop en hauteur. La vie reprenait son cours habituel, avec ses contrariétés et ses imperfections. Il en fut le premier étonné. Il estimait qu’il ne pouvait qu’être heureux à présent. Mais voilà, c’est ainsi que fonctionne notre esprit. Il y a quelque chose qui ne passe jamais.

Imaginez que vous sortez d’une relation amoureuse dans laquelle vous avez été maltraité. Vous rencontrez un nouveau partenaire très gentil et compréhensif, quelqu’un de formidable. Et pourtant vous n’êtes pas entièrement heureux. Il y a toujours quelque chose qui accroche, un désir inassouvi, un manque jamais comblé.

Imaginez que vous n’ayez aucun problème. Vous n’avez pas été confronté à quelque chose de grave, tout va le mieux du monde pour vous, votre travail vous satisfait, votre partenaire de vie est adorable, vos enfants se débrouillent bien à l’école, vous avez toutes les raisons d’être heureux… Et pourtant, il reste une insatisfaction, quelque chose d’indéfinissable, une sorte de tension qui demeure, quelque chose qui ne passe pas…

Le Bouddha appelle cela le ‘tanha’ (soif). Nous parlerons de ‘manque’, Matthieu Ricard appelle cela le ‘besoin’, David Loy, lui, parle de ‘lack’. Une incomplétude, un manque permanent. Que faire de ce manque ?

Dans les quatre nobles vérités Bouddha désigne la soif comme l’origine de la souffrance. Voilà une formulation surprenante. Il ne dit pas: ‘la soif est une souffrance’ mais ‘la soif est l’origine de la souffrance’. Quelle est dès lors la relation de cause à effet entre la soif et la souffrance? Le Bouddha est pragmatique. La relation entre la soif et la souffrance, c’est mon comportement. C’est par la manière dont nous appréhendons cette soif que nous provoquons la souffrance.

Ce que nous faisons en premier lieu avec ce manque que nous ressentons malgré tout, c’est y rechercher une explication. Si je ne trouve pas très vite une explication, si j’estime que je n’ai aucune raison d’être malheureux, je vais me faire des reproches et me mettre à moraliser. L’engouement actuel pour le bonheur y participe largement. Nous ne sommes plus autorisés à être malheureux.

Je suis moins bien loti lorsque j’ai bel et bien une raison d’être malheureux. L’origine se trouve alors dans ce que j’ai vécu dans ma jeunesse, ou bien c’est ma santé qui est en cause, ou alors ce sont les opportunités que j’ai manquées. Mais c’est un malentendu, car même quand tout est pour le mieux, il y aura toujours quelque chose qui ne passe pas. Des personnes peuvent ainsi être en thérapie toute leur vie durant en s’imaginant qu’elles n’ont toujours pas bien digéré une expérience traumatisante; elles ne se rendent pas compte qu’elles luttent contre quelque chose qui ne passera jamais. C’est ainsi que l’on se bloque complètement.

En agissant au départ de ce malentendu, on provoque davantage de souffrance. Le bouddhisme connaît le système des cinq familles de bouddha désignées chacune par une couleur.
Dans la famille blanche nous tentons d’éliminer tout notre mécontentement et toute notre douleur en nous obscurcissant l’esprit. Sex, drugs & rock and roll. Quand nous sommes ivres, la souffrance disparaît pour un temps. On ne ressent plus le manque qui nous ronge… jusqu’au réveil, le lendemain.
Dans la famille jaune, nous tentons de remplir le vide en amassant le plus possible. Quelle est la durée de notre joie quand nous recevons une augmentation, une voiture de société plus coûteuse, un cadeau précieux, une nouvelle coiffure? Elle est courte, très courte.
Dans la famille rouge nous espérons que quelqu’un va nous rendre heureux. Si je peux l’avoir (il ou elle, selon notre préférence sexuelle) je serai heureux. C’est ce que l’on se promet lors du premier baiser, ou le jour de notre mariage. Jusqu’à ce qu’on se ronge à nouveau.
Dans la famille bleue on n’arrête pas de s’irriter contre tout ce qui va de travers dans le monde. Nous sommes sûrs de nous. Nous le proclamons, nous assénons notre vérité, nous sommes confits dans notre certitude. La souffrance disparaît de manière fugace quand nous avons raison, nous nous sentons forts et invulnérables, juste un moment.
Dans la famille verte nous travaillons comme des fous. Atteindre un objectif peut nous booster, que ce soit dans le travail, dans le sport, dans une retraite intensive. On connaît alors un moment de jubilation. Et puis le train-train reprend, ou le burn-out.

C’est un malentendu tragique. Il n’y a pas de lien avec une quelconque leçon de morale. En soi, il n’y a rien à redire au ‘sex, drugs & rock and roll’ ; il y a à redire quand cela provoque de la souffrance. Parfois on parvient à éliminer la soif, le manque, l’absence, juste un instant. C’est emprunter pour payer nos dettes. Il y a quelque chose qui ne passe jamais.

C’est un malentendu. Dans le bouddhisme, cela s’appelle avidya, un savoir erroné. Le manque ne disparaîtra jamais, la tension ne se relâchera pas. Mais que dois-je faire si cela ne passe jamais? Accepter? Devenir fataliste? Tout est-il souffrance?

La tension que nous ressentons comme un manque ne passera jamais pour la simple raison qu’elle est l’énergie qui nous fait vivre. Il ne faut pas chercher à l’escamoter. Elle est la source de notre vitalité.

Nous ne devons pas la combattre, bien au contraire, elle nous nourrit. Quand on cesse de tenter de faire disparaître cette tension par tous les moyens, autre chose surgit.

C’est une tension qui nous donne l’énergie et le courage de nous asseoir et de regarder, de faire une place pour ce qui advient, au lieu de balayer nos tracas sous le tapis. Elle nous donne le courage de ne pas accumuler mais de partager notre abondance. Qu’y a-t-il de plus beau que de partager ce que l’on a de plus beau? C’est une joie qui ne disparaît jamais.

Elle nous offre l’énergie de donner à chaque être vivant le droit d’exister dans sa spécificité au lieu d’être dans l’attente que l’autre nous rendra heureux. Loin de nous aigrir, cela nous aide quand nous regardons bien en face ce qui se passe, ce qui rate et ce qui réussit. Au lieu de nous tuer à la tâche ou d’abdiquer, nous aurons le courage de retrousser nos manches et de faire ce qui est bénéfique. Au lieu d’être une source de souffrance, c’est une source de joie qui ne tarit jamais.


Les tourbillons de la vie par Edel Maex
26 NOVEMBRE 2015

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"La méditation rend-elle meilleur? La réponse est très simple : Vous allez devenir meilleur dans ce que vous faites. Que faites-vous? "

Edel Maex publie régulièrement de très beaux textes sur son blog. Grâce à l'aide généreuse de bénévoles, nous avons entrepris de les traduire en français afin d'en faire profiter un plus grand nombre.
Merci à Bénédicte qui a traduit ce billet, dont le sujet résonne particulièrement en cette période de bouleversements...

La méditation rend-elle meilleur ? C'est une question qui m'a été posée à plusieurs reprises.
Une réponse immédiate pourrait être: la méditation n'a pas de but. Il n'y a rien à atteindre ou à ne pas atteindre. D'un point de vue absolu ou non-duel, c’est certainement vrai. Mais il est un peu trop facile d’abuser de la perspective absolue pour se soustraire aux questions difficiles de la réalité conventionnelle ;-)
Ce qui est sûr, c'est que la méditation a  un impact sur les personnes qui la pratiquent. Mais ce qui m'a longtemps étonné dans ce domaine, c’est de constater combien ces effets peuvent être différents. Au fil des ans, j’ai vu beaucoup de gens s’adoucir, mais j'en ai vu d'autres se durcir. Pour certains, j'ai vu plus de respect de soi, chez d'autres un sentiment croissant d'échec. Certaines personnes devenaient plus accessibles, d'autres inaccessibles, certaines plus impliquées, d'autres indifférentes.
Ce qui m'a également surpris,  c'est que quand deux personnes disent, « je fais du zen», cela ne veut absolument pas dire qu'elles font la même chose. Dans les premières années, je pensais ainsi : «la méditation, c'est ...» et quiconque complétait cette phrase dans un sens différent du mien, n'avait rien compris. Cela ne fonctionnait pas, alors j'ai réduit à: « le zen, c'est ...», mais cela ne fonctionnait pas non plus. Et la phrase : « la pleine conscience est l'essence de la méditation bouddhiste » était peut-être correcte en théorie, mais, en pratique, elle n'a aucun sens parce que tant la « pleine conscience » que la « méditation bouddhiste» sont des termes qui semblent couvrir des réalités très différentes.
Et il y a même des traditions qui ne pratiquent pas du tout la méditation, même dans le zen. Lorsque deux moines chinois du monastère mère de la Mahakaruna Chan participèrent à une sesshin à Steyl, il apparut que c'était la première fois qu'ils pratiquaient quelque chose de ce genre.
Le Pali et le Sanskrit semblent ne pas avoir un terme unique pour la méditation. Il y a plusieurs termes qui sont traduits par le terme « méditation ». Un de ces mots est bhavana. La traduction de bhavana en « méditation » trahit notre préjugé culturel. Bhavana est dérivé du terme « bhava », et cela signifie quelque chose comme «faire naître». On pourrait le traduire par «cultiver».
Dans le Canon Pali, il y a cette belle histoire de deux ascètes qui cherchent le Bouddha (MN 57). Le premier a, comme pratique ascétique, le vœu de se comporter comme un chien, l'autre comme une vache. Leur question au Bouddha est de savoir comment ils renaîtront. L'idée sous-jacente est bien sûr que l'ascétisme extrême efface le karma négatif et conduit à une naissance plus élevée. Dans un premier temps, le Bouddha ne  veut pas du tout répondre à leur question, mais ils insistent. Le Bouddha répond que s'ils mènent leur pratique de vie comme un chien ou une vache à la perfection, alors ils renaîtront comme un chien ou une vache. Le mot utilisé ici est bhaveti, un verbe dérivé de la même racine que bhavana. Cependant, ajoute le Bouddha, s'ils le font avec la vision erronée qu'ils renaîtront dans le monde des dieux, ils renaîtront dans l'enfer. Les deux ascètes en sont dépités. Le Bouddha conclut sa réponse avec une explication sur le karma.
Cette histoire illustre très bien la façon d'enseigner du Bouddha. Il ne rejette pas la vision du monde de ses auditeurs mais il la modifie. Le message est comme toujours très pragmatique : « ce que vous faites, vous le cultivez ». Et donc : « Faites ce que vous voulez cultiver. »
«Je fais du zen», ou «je médite » n'a pas beaucoup de sens. La question est : « Que faites-vous sur votre coussin? Que cultivez-vous exactement? » Et : « Que voulez-vous cultiver, sur votre coussin et au-delà ? » Ce sont des questions auxquelles vous seul pouvez répondre. Personne d'autre ne peut savoir ce que vous êtes effectivement en train de faire. Le principe est simple : vous récoltez ce que vous semez.
Le Bouddha ajoute à sa réponse une tournure particulière. S'ils pratiquent leur ascétisme à partir du point de vue erroné qu'ils vont renaître dans le monde des dieux, alors ils renaîtront dans l'enfer. Le Bouddha n'est pas moins pragmatique ici. En vous tourmentant vous-mêmes à partir de fausses hypothèses religieuses, dans l'attente d'aller au ciel, vous faites de votre vie un enfer. La vision erronée dans ce cas est de supposer que, par miracle, vous allez récolter autre chose que ce que vous semez.
Je n'ai jamais rencontré quelqu'un qui a commencé à méditer avec l'intention de renaître dans le monde des dieux. C'est une forme de superstition typique de l'Inde à l'époque de Bouddha. Une superstition occidentale plus contemporaine est que, grâce à notre pratique, nous allons miraculeusement atteindre l'illumination. Le principe est le même : l'illusion que vous allez récolter autre chose que ce que vous avez semé. Cela crée un enfer de frustration sans fin. Et cela sera d'autant plus grave que vous vous serez créé l'illusion, à un moment donné, de « l' »avoir atteint.
Une autre illusion courante est l'idée que la sagesse - qui vient de la méditation - mène automatiquement à l'éthique et que l'éthique ne devrait donc pas être explicitement pratiquée. Norman Fischer mentionne comme un grand manque dans le zen japonais le fait qu'il n'y ait pas un enseignement explicite sur la compassion. Mais, sur ce point, le zen n'a pas le monopole sur le découplage entre la sagesse et l'éthique.
« Vision erronée » est la traduction de micchaditthi. Cela contraste avec la « vision juste », 'sammaditthi', qui est le premier élément du Sentier Octuple. Chaque élément du sentier est précédé par le terme « samma ». Nous traduisons « samma » comme « juste », c'est un terme qui vient de la musique. « Samma » signifie « harmonieux ». Les éléments du sentier sont seulement justes dans la mesure où ils sont harmonieusement accordés les uns aux autres. Les trois groupes du Sentier Octuple: l'éthique, la méditation et la sagesse (sila, samadihi, prajna) forment un ensemble harmonieux. La sagesse détachée de l'éthique n'est donc plus « sammaditthi » mais « micchaditthi ».
Il est illusoire de penser qu'une vision ou une pratique est concevable sans éthique. Même si vous n'explicitez pas l'éthique, elle est là. La question est : « laquelle ? » L'exemple classique est le rôle du Zen dans la Seconde Guerre mondiale au Japon, où il a été utilisé entre autres pour former les pilotes kamikazes. La pratique du Zen reposait sur la conscience de l'illusion du soi et la compréhension de la non-dualité. Ce ne fut pas sans éthique, au contraire, non-soi et non-dualité signifient ici devenir un avec la nation et la famille impériale. Ce ne fut pas une éthique de la compassion, mais une discipline de mort dans le sens le plus littéral du mot. On peut parler ici de « micchaditthi ». Donc, si vous avez une pratique où l'accent est mis sur la sagesse, continuez à vous poser la même question: «Qu'est-ce que vous cultivez exactement". Et « Y a-t-il harmonie entre la sagesse et l'éthique implicite ou explicite de celles-ci »? '
Cela vaut tout autant pour la pratique de la mindfulness. Voilà pourquoi, au début, j'ai qualifié la pleine conscience comme « l'attention ouverte et bienveillante ». Même dans le cadre d'un programme en huit semaines dans un hôpital, il est important de veiller, dès le départ, à  l'harmonie entre l'éthique, la méditation et la sagesse. La méditation rend-elle meilleur? La réponse est très simple: Vous allez devenir meilleur dans ce que vous faites. Que faites-vous?


Les tourbillons de la vie par Edel Maex
01 NOVEMBRE 2015

Sans titre 2 copie

"La méditation est un terrain expérimental parfait. On s’assied sur son coussin et on suit sa respiration. Quelques secondes plus tard, on tombe dans la rêvasserie. On n’a bien sûr aucune prise sur le moment où on devient distrait. Notre contrôle se situe au moment où l'on se rend compte qu’on est distrait. On a alors le choix : continuer à rêvasser ou retourner à la respiration. Ce choix n’est possible que dans l’instant. Je ne peux choisir ni hier, ni demain, seulement maintenant. Retourner à la respiration est incroyablement simple,  et cela vaut pour tous les moments de choix dans notre vie. C’est pourquoi nous cultivons notre esprit à ne pas se laisser emporter par le désir, l'aversion et l'ignorance, à garder ouverte cette liberté de choix et à ne pas provoquer de souffrance."

Edel Maex publie régulièrement de très beaux textes sur son blog. Grâce à l'aide généreuse de bénévoles, nous avons entrepris de les traduire en français afin d'en faire profiter un plus grand nombre.
Merci à Marthe, une nouvelle fois, qui a traduit ce billet sur le libre arbitre.

Le libre arbitre est à nouveau au centre de toutes les attentions. Il l’a naturellement été plusieurs fois au cours des siècles, mais les neurosciences donnent une nouvelle coloration au débat. William James, le fondateur de la psychologie occidentale, posait déjà la question en 1890 dans son ouvrage 'Principles of Psychology' avec la « automaton theory ». Si nos ressentis et actions sont déterminés par notre cerveau, comment notre conscience peut-elle les influencer ? Depuis lors, nous en savons bien plus sur le cerveau, et ceci n’est plus uniquement une question théorique. Il est par exemple prouvé qu’un mouvement est déclenché dans notre cerveau avant que nous en ayons conscience. Comment peut-on dans ce cas, parler de libre arbitre ?

Un des défenseurs de cette vision est Sam Harris. Son livre « Free Will » est controversé au sein de son propre milieu. Lorsque j’étudiais la psychologie dans une université catholique, les cours concernaient la question de savoir si une étude scientifique des déterminants du comportement était compatible avec la foi dans le libre arbitre. Pour les athéistes radicaux qui portent l’autonomie de l’individu en étendard, la question n’est pas moins pénible. La méprise réside surtout dans le fait que, dans cette période de sécularisation, nous nous tournons vers la science pour avoir des réponses absolues aux grandes questions existentielles, alors que ce n’est pas le sujet de la science. La science crée des modèles de réalité qui sont testés au moyen de prédictions, d’hypothèses, et qui peuvent être affirmés ou infirmés par la recherche. La science ne peut donc pas prétendre quelque chose « juste comme ça ». Elle est liée à des exigences strictes de prédictibilité.

Affirmer, comme Sam Harris le fait, que la science a prouvé que le libre arbitre n’existe pas, c’est comme dire qu’Euclides a prouvé que deux lignes parallèles ne se croisent jamais. (Si vos études font partie d’un passé lointain : Euclides ne le prouve pas. C’est une assomption, un axiome, nécessaire pour prouver des thèses de géométrie dans son système.)

De la même manière, la causalité et le réductionnisme, sont des assomptions de la science. Ce sont des assomptions utiles car la science réussit particulièrement bien à expliquer ce qui nous entoure. Cependant, à partir d’assomptions, la science ne peut trouver autre chose que des relations causales. Cela ne signifie pas que le monde soit complètement déterminé. Cela signifie seulement qu'approcher le monde comme s’il était déterminé, amène des résultats utilisables. A titre d’exemple, on peut dire qu’une carte de Bruxelles est un modèle utile, mais elle ne prouve pas que la ville soit plate et pliable.

Tout ceci ne signifie pas que nous devions mettre de côté les découvertes des neurosciences. Nous utilisons souvent la métaphore de l'ordinateur pour le cerveau. Mais si notre cerveau est un ordinateur, c’en est un avec différents processeurs, chacun avec une architecture propre, avec son propre système d’exploitation, qui fonctionnent tous de manière autonome, sans unité centrale et avec une capacité limitée de partage d’information. Et il n'y en a qu'un seul qui a une carte son.

A cause de cette transmission limitée de données, nous ne pouvons connaître certaines choses à propos de nous-même que par l’observation de notre propre comportement. Ce qui peut prendre des proportions dramatiques. Au moment où une personne se trouve à côté du corps de son amant, qu’elle vient tout juste de tuer suite à un accès de jalousie, et les autre noyaux cérébraux se rendent compte de ce qui s’est passé, nous comprenons comme il est difficile d’être un être humain. De la même manière, des hommes bons et gentils peuvent se transformer en une bande de génocidaires et commettre des atrocités et ne comprendront jamais de leur vivant comment ils ont pu être capables de les commettre.

Devant de telles situations, nous n’avons souvent aucune pitié vis-à-vis des coupables. Nous tenons quelqu’un pour responsable, en tant qu’individu. Nous pourrions aussi difficilement donner une peine de prison à une partie du cerveau de quelqu’un et laisser le reste partir en liberté.

Les conclusions de la science corrèlent étonnamment bien avec une conclusion à laquelle que Sam Harris arrive aussi de par la pratique de la méditation bouddhique : il n’y a pas de soi à trouver en soi-même. Et s’il n’y a pas de soi, comment est-ce que ce soi qui n’existe même pas pourrait-il avoir un libre arbitre ? En fait, le livre de Sam Harris concerne plus le non-soi que le libre arbitre. Avec cette prise de conscience, ce n’est pas étonnant que son argumentation se tourne vers un plaidoyer pour la compassion.

Nous nous créons une illusion d’unité qui n’existe en réalité pas. Elle n’existe pas dans notre cerveau et encore moins dans notre expérience. S’il y a un endroit (sûr) où c’est clair, c’est sur notre coussin de méditation. Méditer est un processus humiliant. Je ne suis pas du tout celui que je pense être. Encore pire : « je » ne suis pas du tout.

Mais est-ce que, dans les sciences ou dans le dharma, toute notion de libre arbitre doit alors être balayée une fois pour toutes ? Non. Les sciences comme le bouddhisme sont pour cela trop pragmatiques. Dans les recherches en psychologie, on retrouve les termes « locus of control » et plus récemment encore « sense of agency ». Il s’agit de l’expérience de diriger notre propre comportement et de pouvoir faire des choix.

Dans une étude, il est apparu que les étudiants qui devaient lire une argumentation contre l’existence du libre arbitre dans un cours, avaient plus tendance à tricher à l’examen. Le sens du contrôle  est important. Il a des conséquence éthiques. C’est probablement une des choses les plus importantes à apprendre pour un enfant, autrement dit, qu’il a une influence sur le monde. Chez les jeunes en difficulté, on voit souvent qu’ils se sentent victimes et ressentent le monde comme hostile. Tout le monde est contre eux. Ce qui est souvent aussi le cas... Si on leur dit qu’ils peuvent aussi agir, faire quelque chose, ils le ressentent plus comme une accusation que comme une confirmation d’une compétence ou d’une qualité. Parfois, le recours à un comportement violent est la seule manière de retrouver ce sens du contrôle.

Mais alors, la recherche du sens du contrôle prouve-t-elle que le libre arbitre existe ? Pas du tout. Cela prouve uniquement qu’un modèle psychologique qui a pour point de départ le sens du contrôle, donne des résultats utilisables pour expliquer des comportements, les prédire et y remédier. Les neurosciences ont réussi entre-temps à localiser le sens du contrôle dans le cortex pariétal.

Dans le bouddhisme, on ne trouve pas d’effet explicite du libre arbitre. Le terme bouddhique qui est le plus proche de la notion de libre arbitre est probablement karma. Karma signifie comportement et par extension, conséquences du comportement. Pour le Bouddha, on est ce qu’on fait. L’homme est « propriétaire et héritier de son comportement ».

Dans le canon pali, le Bouddha part du principe que les hommes ont le choix. Le Bouddha se rend bien compte que ce n’est pas une sinécure. Parfois, nous sommes comme « un homme faible qui est traîné par deux hommes forts qui veulent le jeter dans un puits rempli de charbons ardents ». Les « deux hommes forts » sont, une image pour les kleshas, le désir, l'aversion et l'ignorance, qui, tels un poison, nous enlèvent notre liberté et nous traînent là où nous ne voulons pas aller. Les neurosciences appelleraient ça le système de récompense. Nibbana n’est rien d’autre que la libération de cette contrainte.

Encore une fois, la méditation est un terrain expérimental parfait. On s’assied sur son coussin et on suit sa respiration. Quelques secondes plus tard, on tombe dans la rêvasserie. On n’a aucune prise sur le moment où on devient distrait. Notre contrôle se situe au moment où l'on se rend compte qu’on est distrait. On a alors le choix : continuer à rêvasser ou retourner à la respiration. Ce choix n’est possible que dans l’instant. Je ne peux choisir ni hier, ni demain, seulement maintenant. Retourner à la respiration est incroyablement simple, et cela vaut pour tous les moments de choix dans notre vie. C’est pourquoi nous cultivons notre esprit à ne pas se laisser emporter par le désir, l'aversion et l'ignorance, à garder ouverte cette liberté de choix  et à ne pas provoquer de souffrance.

Les neurosciences continuent leurs avancées et ont entretemps découvert que la méditation entraîne le cortex préfrontal. En d’autres mots : aucun de ces arguments n’est de taille à contredire l’argumentation de Sam Harris qui dit que le libre arbitre est en fait une illusion et que tout cela est déterminé de manière causale par le fonctionnement de notre cerveau. Il ne s’agit ici cependant pas de questions sur l'absolu mais sur la realité telle qu'elle est vécu. Cela veut dire qu'aucun de ces arguments ne peuvent me retirer mon sens du contrôle. Heureusement !

A côté du libre arbitre, il y a encore une toute autre forme de liberté, qui est celle de l’artiste. Panamarenko construisit des navettes spatiales singulières. Il y ajouta des calculs et des esquisses bizarres, comme un Léonard De Vinci moderne. Un physicien du MIT prit la peine d’étudier l’œuvre de Panamarenko et d’examiner ses calculs. Il arriva à la conclusion dévastatrice qu’il était un excentrique sans respect pour la science. Panamarenko appelait certains scientifiques des « ennuyeux » sans fantaisie.

Il fut un temps où l'on attendait de l’art qu’il produise la beauté. A notre époque postmoderne, on dit parfois que l’art ne doit pas être beau, mais transgressif. Cela signifie qu’il doit marcher hors des cadres habituels, des plis, des attentes, des tabous. L’art nous renvoie de la certitude à l’émerveillement. Probablement que la beauté était transgressive au Moyen-âge. Mais dans un monde où les chaises et les tables et les machines à café sont design, la beauté est devenue banale et l’art montre l'autre côté de la réalité.

La science est pieds et poings liée aux exigences strictes de la prédictibilité. Ca doit marcher. L’art peut se permettre une liberté que la science n’a pas. Frank Zappa dit un jour que la seule chose qui définit l’art, c’est le cadre. Au sein de ce cadre s’applique la liberté totale. La devise de Zappa était AAAFNRAA (Anything Anytime Anyplace For No Reason At All) ou en français: N’importe quoi, à n’importe quel moment, n’importe où et sans aucune raison.

Ce n’est pas important pour un artiste de savoir que les neurosciences ont trouvé entretemps les endroits dans le cerveau qui sont responsables de l’art. Il ne s’intéresse pas à toutes ces rationalisations et à toute cette violence verbale. Toutes ces « confabulations de l’hémisphère gauche » (avec les mots de Sam Haris) ne peuvent lui retirer sa créativité.

Et il y a une liberté encore plus grande. Il n’y a pas de mots capables pour la décrire sans la détériorer, à part peut-être ceux du Sutra du Coeur: « ni œil ou oreille, ni nez ou langue, ni corps et ni esprit … ni chemin et non plus idée, ni atteinte ou non-atteinte ». Krishnamurti écrit à propos de ceci dans son journal intime : « The total denial of the known is the essence of freedom”. C’est le fait d’être prêt à lâcher toute connaissance, tout point d’appui, et même la notion de moi ou de non-moi. C’est une ouverture radicale. C’est la liberté la plus radicale. Là où l’art va à la recherche de l’émerveillement, c’est l’émerveillement même le plus pur. Les mystiques de différentes traditions ont écrit, chacun avec leurs mots, à ce sujet, tout en se rendant compte qu’ils ne pouvaient pas le saisir avec des mots. Dans cette ouverture, il se passe une expérience remarquable. Cette ouverture radicale est la source de l’amour et de la compassion. Ce n’est pas logique, tout comme la vitesse de la lumière n’est pas logique. C’est une perception, un fait observable. C’est l’essence de notre pratique méditative.


Les tourbillons de la vie par Edel Maex
10 SEPTEMBRE 2015

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"Il y a deux façons de réagir face à la vulnérabilité de quelqu’un. Dans une relation d’abus, la vulnérabilité de l’autre est l’endroit où vous devez être. C’est là que vous pouvez le toucher. C’est là que vous pouvez dépasser sa limite. Dans une relation basée sur le respect, la fragilité de l’autre est l’endroit où vous vous arrêtez ; l’endroit où, si nécessaire, vous protégerez l’autre."

Edel Maex, qui nous fera l'immense plaisir d'être des nôtres lors de la matinée de méditation organisée le dimanche 27 septembre prochain dans le cadre des Journées Emergences, publie assez régulièrement de très beaux textes sur son blog. Grâce à l'aide généreuse de bénévoles, nous avons entrepris de les traduire en français afin d'en faire profiter un plus grand nombre.
Merci à Lydwine qui a traduit ce deuxième billet sur la vulnérabilité.


J'ai vu sur Twitter une phrase extraite de mon dernier livre : “Un maître bouddhiste ne peut jamais avoir un pouvoir plus grand que celui que ses élèves sont disposés à lui donner ». En effet, mais si vous écrivez cette phrase hors contexte, cela paraît tellement simple. Dans le contexte du récent et énième scandale de comportement abusif d’un maître  bouddhiste, on pourrait même abuser d’une telle phrase pour culpabiliser les victimes. Vous n’aviez pas à donner autant de pouvoir à l’auteur du méfait. Ce n’est malheureusement pas aussi simple.

Nous utilisons facilement des mots tels que : abus, comportement abusif, violence physique ou psychique. Mais le sens que nous donnons à ces mots n’est pas toujours aussi évident. Quelle limite est-elle dépassée, se demandait quelqu’un, celle de la loi, celle d’un code de  conduite ? Les codes et les lois sont évidemment nécessaires. Un contact sexuel avec un enfant est toujours un crime, quelles que soient les circonstances. Si un médecin entame une relation avec un patient, on est face à une violation du code de déontologie. Mais les lois et les codes ne peuvent que toucher au sommet de l’iceberg. Une grande partie reste cachée.

Et pourquoi ne parle-t-on que de l’abus sexuel? On a parfois l’impression que nous sommes plus avides de sensationnel qu’intéressés par le sort des victimes. J’ai un jour essayé d’expliquer à un maître que, si en tant que médecin je me comportais avec mes patients comme lui se comportait avec ses élèves, j’aurais de sérieux problèmes avec la commission de discipline. Il n’était pas question dans ce cas de contact sexuel mais d’aide dans le ménage, de petits travaux, de baby-sitting. Le maître  n’y voyait aucun problème. Dans sa tradition, ce type de services était inhérent au statut d’élève. J’ai beaucoup de mal à comprendre cela. Pour un médecin ou un psychothérapeute, il s’agirait d’un comportement abusif. Un maître bouddhiste est-il donc autorisé à tout, sauf au sexe ?

Un comportement abusif va bien plus loin que les lois et les règles. La limite est celle de l’intégrité personnelle de l’autre. Je ne connais pas de définition à 100% correcte de la violence ou de l’abus. La définition pragmatique que je fais mienne est la suivante : ne pas accorder le droit d’être à la perspective de l’autre. En bref, cela signifie: « Je n’en ai rien à faire que tu aimes ça ou pas, je le veux parce que moi, j’aime ça. »

Il y a deux façons de réagir face à la vulnérabilité de quelqu’un. Dans une relation d’abus, la vulnérabilité de l’autre est l’endroit où vous devez être. C’est là que vous pouvez le toucher. C’est là que vous pouvez dépasser sa limite. Dans une relation basée sur le respect, la fragilité de l’autre est l’endroit où vous vous arrêtez ; l’endroit où, si nécessaire, vous protégerez l’autre.

Un comportement abusif peut être très clair, mais également très subtil. Forcer quelqu’un à avoir des relations sexuelles sous la menace d’une arme est quelque chose de très clair. Mais si le point vulnérable de quelqu’un est son incertitude, et que vous lui racontez des choses telles que : « Tu es quelqu’un de tellement spécial, tu as une âme tellement profonde … » et ce, jusqu’à ce que cette personne devienne tellement folle qu’elle accepte toutes vos avances. Dans ce cas, aucune loi n’est transgressée. Stricto sensu, il est alors question de consentement mutuel alors qu’en fin de compte, on est toujours en présence d’un abus. Et une fois l’ivresse passée, l’autre se sentira non seulement abusé mais aussi honteux, car nous avons honte de notre vulnérabilité émotionnelle. Et cette honte nous rend encore plus vulnérables.

Personne n’a honte de ne pas avoir une peau pare-balles. Personne ne fait un problème du fait que les policiers portent un gilet pare-balles. Si nous posons la question de savoir comment la victime de violences sexuelles ou psychiques aurait pu se protéger, nous risquons de nous voir reprocher de placer la responsabilité en la personne de la victime plutôt que dans celle du coupable. Mais nous ne disons quand même pas non plus à nos enfants : suis n’importe quel adulte qui te le demande, tu n’es pas responsable s’il abuse de toi. Il est important de reconnaître notre vulnérabilité et de la prendre au sérieux.

Où est notre vulnérabilité d’élève face à un maître  bouddhiste ? En premier lieu dans le malentendu qui consiste à penser que nous ne sommes pas bons, que nous n’avons rien compris et dans l’autre malentendu qui consiste à croire que le maître  lui, a en revanche tout compris et est bon.

Combien d’écrits bouddhistes contemporains ne nous donnent-ils pas le sentiment que nous ne sommes pas bons ? Nous avons un trop grand ego, nous ne parvenons pas à nous défaire des choses auxquelles nous sommes attachés. Si on lit les textes bouddhistes anciens, on constate que Bouddha ne prend jamais ce ton-là. Le Bouddha parle toujours très concrètement. « La naissance de ceci entraîne la naissance de cela ». Il répond aux questions ou il donne des instructions claires. Le Bouddha ne menace jamais du doigt en disant que nous ne faisons pas les choses « comme il faut ».

Les banalités classiques sont l’”attachement” et l’”ego”. Sur le site de Sweeping Zen, on peut lire un poème poignant d’un des élèves de Sasaki Roshi.

Roshi, you are a sexual abuser
“Come” you say as you pull me from a handshake onto your lap
“Open” you say as you push your hands between my knees, up my thighs
fondle my breasts
rub my genitals
french kiss me

I told you I don’t like it.
I asked you why you do this?
You said, “nonattachment, nonattachment, you nonattachment

La recherche de la destruction de l’ego serait selon un auteur un élément essentiel, non seulement du bouddhisme, mais de nombreuses idées et pratiques religieuses, puis-je lire dans le Boeddhistisch Dagblad . A titre d’illustration, un texte extrait du Pali Canon.

Toutes les manifestations sont périssables.
Toutes les choses périssables mènent en fin de compte à la souffrance.
Tout est instable, sans essence permanente, sans soi”.
Ce sont là les trois caractéristiques de l’existence.

Personne ne voit cette contradiction flagrante ? Le bouddhisme ancien n’a même pas la notion d’un ego comme nous l’entendons actuellement, comment pourrions-nous alors le détruire ? Anatta, le non-soi, est une caractéristique de toutes les manifestations. C’est un point de départ, pas quelque chose qui doit être atteint. Mais cela peut devenir une arme puissante aux mains d’un maître . Tout ce que vous faites et pensez est une expression de votre ego qui doit encore être détruit. De cette manière, l’abus devient même inhérent au bouddhisme. La perspective de l’autre n’est pas quelque chose qui doit avoir le droit d’être mais qui doit être détruit aussi violemment que possible. L’opposition de l’élève en revanche n’est rien de plus que son propre ego.

Cela peut devenir une culture dans un sangha. Vous plaindre auprès de vos condisciples ne fait que confirmer que vous avez tort et combien le véritable non-moi est encore éloigné de vous. Nous pensons qu’il doit en être ainsi. Le maître  ne fait que ce que son propre maître  a fait avec lui. En devenant élève, l’élève lui en a donné l’autorisation. C’est ainsi que cela fonctionne.

Sois ton propre maître disons-nous alors. Cela semble être l’ultime reconnaissance de votre propre perspective. Mais si j’ai envie d’apprendre votre recette de la tarte aux pommes, je ne souhaite pas que vous me répondiez: “Sois ton propre maître ”. Je veux que vous me l’appreniez, ou que vous me disiez que vous voulez garder cette recette pour vous, ou que vous avouiez que vous ne la connaissez pas. « Sois ton propre maître ” peut signifier la véritable fin de toute notion d’apprentissage. Mais si je considère ma propre vie : j’ai appris des choses de tant de personnes. Je n’aurais pas voulu manquer cela.

“Sois ton propre maître ” devient vite un paradoxe assené par les maîtres très autoritaires. Si vous voulez recevoir une réponse : « sois ton propre maître  ». Si vous trouvez votre propre réponse: “c’est à nouveau ton ego”. Les paradoxes sont des figures de style qui peuvent aider à exprimer en langage courant ce qui n’est pas exprimable en langage courant, tout comme les métaphores et autres figures de style que nous pouvons retrouver dans un langage poétique. Mais ils peuvent également être mal utilisés, comme un « double bind », par lequel le maître  réussit à maintenir chaque fois l’élève dans une position vulnérable.

Nous trouvons également que l’abus aurait dû être signalé plus vite, par la victime, par d’autres personnes et responsables concernés. « Je ne pourrais plus me regarder dans un miroir si je m’étais tu », dit un avocat. Comme d’habitude, ce sont les cordonniers qui sont le plus mal chaussés . La réalité c’est qu’entretemps, beaucoup de gens doivent continuer à se regarder dans un miroir tout en s’étant tus, ou en ayant parlé et n’ayant pas été entendus ou en ayant parlé et ayant été réduits à rien.

Nico Tydeman décrit dans son livre sur la transmission comment son maître  le menaçait de lui retirer ses compétences de maître  s’il ne se conformait pas. C’est ce qui m’est arrivé il y a des années lorsque j’ai voulu interpeller un maître  à propos de son comportement. Je n’aurais plus pu me regarder dans un miroir si je ne l’avais pas fait. Le résultat fut que je fus immédiatement excommunié en public, du sangha dont faisait partie mon groupe et de l’Union boudhiste belge. Quelqu’un qui entre en conflit avec son maître  n’est pas apte à donner cours sur l’éthique bouddhiste, fut la raison qu’on me donna. Mais qui contrôle le maître ?

Allons-nous résoudre ce problème par des réglementations et des codes de conduite? Le bouddhisme possède un code de conduite vieux de 2500 ans qui ne laisse rien à désirer en matière de clarté. Cela n’a malheureusement pas empêché tout cela d’arriver. En dehors des codes, nous avons besoin de transparence. “Un maître  ne peut jamais avoir un pouvoir plus grand que celui que les élèves sont disposés à lui donner ». Pour cela, ce qu’il arrive maintenant est nécessaire : que les gens osent parler, que soit mis en lumière tout ce qui a été caché si longtemps, que les mécanismes soient dévoilés. Cette transparence me paraît être la meilleure prévention.


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